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Les sirènes de la Fémis

12072010

L’école censée former les cinéastes de demain ne tient plus ses promesses. Après une fronde étudiante, un rapport cinglant, rédigé sous l’égide du cinéaste Claude Miller (alors président de la Fémis, avant l’arrivée de Raoul Peck) a fustigé ses choix pédagogiques.

Avec quels résultats ?

Mathilde Blottière Télérama 19 mai 2010.

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Photo : Léa Crespi pour Télérama

Les apprentis réalisateurs sont en colère : « Est-ce normal de sortir de la FEMIS sans savoir faire un champ-contrechamp ».

Au pied de la butte Montmartre, dans les anciens studios Pathé, investis en 1999 par la prestigieuse Fémis, École nationale supérieure des métiers de l’image et du son, tout semble étrangement calme. Le vaste paquebot de verre et de béton sort à peine d’une année particulièrement houleuse : mutinerie dans les rangs et vacance du poste clé de directeur des études, chargé de tracer la ligne pédagogique de l’école…

Tout commence au printemps 2009,

quand la vénérable institution affronte la première grève étudiante de son histoire. Groupés sous des banderoles rageuses (« Fémis : fournisseur exclusif de moutons pour l’industrie du cinéma »), les élèves appellent à des « états généreux » pour une refonte totale de l’école. Signes de la complexité de la crise : des mots d’ordre parfois contradictoires fustigent une infantilisation des étudiants tout en réclamant plus d’encadrement… Une pétition est lancée : « Nous entrons dans cette école avec des envies de cinéma, nous en sortons avec une impression de gâchis. » Paraphrasant le cinéaste Jean-Marie Straub, « les petits cons de la Fémis » veulent reprendre en main leur école. Fin 2009 tombe la petite bombe du rapport Miller. Rédigé, entre autres, par Pascale Ferran (Lady Chatterley) et Radu Mihaileanu (Le Concert), sous l’égide du président de la Fémis d’alors, le cinéaste Claude Miller, ce texte explosif passe au hachoir les options pédagogiques de la direction de l’école, décrite comme un nid à corporatismes, une structure inerte, incapable d’ouverture…

En janvier dernier, le cinéaste haïtien Raoul Peck succède à Claude Miller à la présidence, et calque son discours sur celui du directeur, Marc Nicolas. Lequel, controversé, est pourtant reconduit pour un intérim de six mois par le ministère de la Culture… La révolution n’a pas eu lieu, mais le malaise persiste : comment une grande école publique aussi réputée et bien dotée (10 millions d’euros de budget, une soixantaine de permanents et environ cinq cents professionnels intervenants), en est-elle arrivée là ?

Le malaise des élèves en réalisation

Sur les neuf filières de l’école (réalisation, scénario, son, image, montage, décor, scripte, distribution, exploitation), la « réa » demeure la plus prestigieuse et la plus prisée. A entendre ses élus, elle est pourtant celle qui fonctionne le moins bien. Selon Thomas, élève en dernière année, « la Fémis nous considère de facto comme des réalisateurs. On se retrouve à tourner des films autour desquels toute la pédagogie va ensuite s’articuler, sans avoir reçu d’autres cours que de vagues modules théoriques. Comment être à la fois cinéastes et apprentis ? »

“Est-ce normal de sortir de la Fémis
sans savoir faire un champ-contrechamp ?”

Jean-Paul Civeyrac, directeur du département réalisation depuis onze ans (Claire Simon le codirige depuis 2006) et en passe de quitter son poste, ne voit là aucune contradiction : « On apprend à faire des films en les faisant. Il n’y a pas de recettes. » Une ligne pédagogique jugée un peu rude par des élèves qui rejettent cette « vision romantique de l’auteur » et réclament un enseignement technique. « En ce moment, on est censés réaliser une fiction en 35 mm, explique Roy, en 3e année. Mais personne ne nous a jamais rien enseigné sur ce format. Du coup, on subit le savoir-faire des techniciens… » Lorsqu’il évoque ses années de formation, Stylianos, diplômé en 2005, a lui aussi la dent dure : «En quatre ans, on n’a pas eu un seul cours de découpage de scènes, les ateliers de direction d’acteurs sont très insuffisants et les analyses filmiques catastrophiques. Est-ce normal de sortir de la Fémis sans savoir faire un champ-contrechamp ? » Les élèves ne sont pas seuls à faire ce constat. Coauteur du rapport Miller, le producteur Jacques Bidou se dit effaré par la faiblesse du département réalisation. « Tout se passe comme si un metteur en scène pouvait faire l’économie d’un minimum de connaissances en matière de lumière, de mixage ou de scénario. Pourtant, sans ce bagage technique, il aura beau être inspiré, il ne pourra pas exercer son métier. »

Des réalisateurs invisibles dans le cinéma français


Alors que toute une génération de cinéastes renommés (Noémie Lvovsky, François Ozon, Emmanuel Mouret) est passée par les bancs de la Fémis, on cherche en vain, ces dernières années, le nom d’anciens élèves de la section réalisation au générique des films sortis en salles. En revanche, les sections scénario ou image ont récemment offert quelques noms prometteurs, comme Léa Fehner, scénariste diplômée en 2006 et auteure du remarqué Qu’un seul tienne et les autres suivront : « Je suis sortie de l’école avec un scénario de long métrage dans mon sac. C’est une chance inouïe que de pouvoir en écrire un pendant ses études. » Et de citer l’exemple de ses camarades scénaristes Céline Sciamma, réalisatrice de Naissance des pieuvres (2007), et Rebecca Zlotowski dont le premier long métrage, Belle Epine, est sélectionné à Cannes dans la Semaine de la critique. Les étudiants en réalisation, eux, n’ont pas de formation à l’écriture de scénario. « Ils doivent non seulement trouver un producteur qui accepte de leur donner du temps et de l’argent pour écrire, mais aussi apprendre à surmonter leur peur de la page blanche », explique Léa Fehner.

Labyrinthe administratif et dictature du planning


Autres sujets de mécontentement : la pesanteur administrative d’une école où l’on ne peut venir travailler le week-end qu’avec une triple autorisation et des emplois du temps si chargés qu’il est impossible d’y caser la moindre séance de cinéma. Marion, en 3e année de « réa », raconte l’une de ces aberrations : «Un jour, le cinéaste palestinien Elia Suleiman est venu pour parler du mixage de son dernier film. Je voulais assister à son intervention mais comme je ne suis pas une élève du département son, je n’en ai pas eu le droit…»

“Sortir une caméra, tourner la nuit ou
hors de Paris, c’est toute une affaire pour l’école.”

Légende ou anecdote véridique, une autre histoire circule dans les couloirs : lorsque Quentin Tarantino tournait à Paris Inglorious Basterds, il aurait proposé de montrer des rushs aux élèves. Proposition déclinée par la direction pour cause de non-conformité avec le planning… « Sortir une caméra, tourner la nuit ou hors de Paris, c’est toute une affaire à la Fémis, se souvient Stylianos. L’école pâtit finalement des mêmes défauts que le cinéma français : d’un côté, un système protégé, une école bien dotée, avec un discours qui encourage les prises de risque, de l’autre, une rigidité et une frilosité qui inhibent de fait la créativité. » Sont aussi pointés le peu de place fait à la cinéphilie et à l’histoire du cinéma au sein de l’école, son manque d’ouverture vers l’extérieur ou encore son faible effectif d’étudiants étrangers (dissuasifs, les frais de scolarité s’élèvent à 10 000 euros).

La griffe Fémis

Depuis sa naissance, ou presque, la Fémis traîne la sale réputation d’accoucher de caricatures de films d’auteurs, nombrilistes et parisianistes. La plupart des élèves récusent cette étiquette. Même si elle déplore la dimension trop littéraire du concours d’entrée, Léa Fehner se souvient surtout de la diversité des projets rencontrés. « Dans la même promo, l’histoire d’une femme confrontée à une saisie d’huissiers pouvait côtoyer un projet de film d’époque sur une courtisane ou une immersion documentaire dans le monde du bridge… »

Si l’on gratte un peu, on s’aperçoit toutefois que le style Fémis n’est pas qu’un fantasme. Le mode de production standardisé et l’obligation de respecter un cahier des charges très contraignant contribuent au formatage. « Le problème, c’est que ces contraintes sont d’ordre administratif et non pas esthétique, renchérit Stylianos. Pour des questions de conditions de production, il est toujours plus commode de faire un film sur l’inceste dans un appartement parisien qu’un polar en banlieue. »

La réponse de la direction

«A part ça, l’école va mal…», lance le directeur, Marc Nicolas, après avoir énuméré les dernières réussites de ses ouailles (dont le prix Louis-Delluc 2009 pour un premier film, décerné à Léa Fehner, ou encore la sélection de Coucou les nuages, court métrage de Vincent Cardona, à la Cinéfondation cannoise). « Les grands prix 2008 et 2009 du festival de Clermont sont des films de chez nous et la liste des élèves aux génériques de films présentés à Cannes est impressionnante ! » Très attaquée, la direction n’a pas l’intention de payer pour celles qui l’ont précédée. «Le malaise résulte d’un enlisement de problèmes anciens, déclare Marc Nico­las, qui refuse de voir dans la colère des étudiants une remise en cause fondamentale. Il n’y a pas de désaccord sur ce qui doit être enseigné mais comment l’enseigner. »

“Donner le pouvoir à un praticien du
cinéma, c’est prendre le risque de distinguer une chapelle.”

Et d’avancer les mesures déjà prises ou envisagées pour remédier aux problèmes : un allégement des programmes, la mise en place d’ateliers transdisciplinaires, le développement d’un scénario de long métrage dans le cursus des élèves réalisateurs… Face au rapport Miller, qui propose notamment de réorganiser la structure de la Fémis autour du directeur des études, le directeur défend son poste et sa légitimité. «Le rapport prétend que la fonction de directeur des études doit impérativement être assumée par un grand professionnel du cinéma. Mais donner le pouvoir à un praticien du cinéma, c’est prendre le risque de distinguer une chapelle, et ainsi de mettre en péril l’enseignement du cinéma dans sa diversité. Et puis on ne gère pas la Fémis comme on fait un film. »

La sortie de crise…

Pour le producteur Alain Rocca, la tutelle – le ministère de la Culture et le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) – a déjà raté une occasion de rénover la Fémis. « En choisissant Raoul Peck pour président, le ministère aurait dû nommer en même temps un nouveau directeur. » Les élèves frondeurs, eux, sont toujours sous le coup de la reconduction de Marc Nicolas à son poste. Celle-ci a beau être temporaire, ils l’ont reçue comme une gifle et ne comprennent toujours pas pourquoi la tutelle reste sourde à leurs revendications, pourtant approuvées lors d’un conseil d’administration. Mais quel que soit le nom du prochain patron de la rue Francoeur, la refonte de l’école est, à leurs yeux, une urgence : « Parce que le cinéma est en train de muter profondément, la Fémis ne peut se permettre de rester la tour d’ivoire qu’elle est devenue. » A bon entendeur…

Du gotha aux quotas ?

La Fémis : un repaire de fils et filles de ? Si le très sélectif concours d’entrée a toujours privilégié les milieux aisés, l’école le jure, ça va changer. Pour diversifier les profils socioculturels de ses étudiants, elle a lancé en 2008 un programme « Egalité des chances » à destination des élèves issus des zones d’éducation prioritaire. Conçu en partenariat avec la Fondation culture et diversité, il se décline en deux temps : des interventions d’enseignants et d’étudiants de la Fémis dans des lycées de ZEP et, pour les heureux boursiers admis sur dossier, un atelier estival intensif rue Francoeur. Le but ? Offrir à ces lycéens des clés pour maximiser leurs chances d’intégrer la prestigieuse école. Cette sensibilisation aux « réalités contemporaines du cinéma », à ses débouchés et à ses techniques (la réalisation d’un petit film de fiction est notamment au programme) s’inscrit clairement dans une optique professionnelle. En permettant à ces jeunes d’entrer dans le saint des saints, fût-ce le temps d’un atelier, il s’agit aussi de briser leur réflexe d’autocensure en leur montrant que la Fémis n’est pas inaccessible. L’été dernier, ils étaient quinze à suivre cet atelier. Combien d’entre eux seront sur les bancs de cette école à la rentrée 2010? La réponse devrait tomber ce mois-ci, avec les résultats du concours d’entrée.








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