Les acteurs français sont trop payés!

29122012

LE MONDE | 28.12.2012 à 15h45 • Mis à jour le 28.12.2012 à 20h37

Par Vincent Maraval, distributeur et producteur, fondateur de la société de distribution de films Wild Bunch

Les acteurs français sont trop payés! 1808050_3_c2bb_gerard-depardieu-le-1er-octobre-2012-a-berlin_ad6f34bcb4c66efe062809766bd2b31a-300x150

 

L’année du cinéma français est un désastre. Pendant que Gérard Depardieu fait l’actualité et que les ministres rivalisent d’esprit pour en faire le scandale du moment et dénoncer son exil fiscal à 2 kilomètres de la frontière d’un pays dont il ne se sent  »plus faire partie », personne ne parle du cinéma français. Or tous les films français de 2012 dits importants se sont « plantés », perdant des millions d’euros : Les Seigneurs, Astérix, Pamela Rose, Le Marsupilami, Stars 80, Bowling, Populaire, La vérité si je mens 3, etc.

Pas un film, sauf peut-être Le Prénom, pour gommer ce que toute la profession sait pertinemment, mais tente de garder secret : le cinéma français repose sur une économie de plus en plus subventionnée. Même ses plus gros succès commerciaux perdent de l’argent.

EXCEPTION CULTURELLE

Constat unanime : les films sont trop chers. Après les films des studios américains, la France détient le record du monde du coût moyen de production : 5,4 millions d’euros, alors que le coût moyen d’un film indépendant américain tourne autour de 3 millions d’euros. Ce coût moyen ne baisse jamais, alors qu’il y a toujours plus de films produits, que le marché de la salle stagne, que la vidéo s’écroule et que les audiences du cinéma à la télévision sont en perpétuel déclin face à la télé-réalité et aux séries.

Mais alors, pourquoi s’émouvoir ainsi sur le cas Depardieu ? Pourquoi ce déchaînement médiatique et politique ? Sans doute parce qu’il y a là un vrai scandale d’ordre plus général. On le sait, l’époque aime les cas particuliers. Mais le scandale qui nous intéresse les dépasse largement. Il est d’ordre systémique. On peut s’étonner de voir nos ministres s’en laver les mains.

Pourquoi si peu de voix s’en saisissent-elles dans le milieu du cinéma ? Parce qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ? Que Delon, Hallyday et autres agissent de même depuis longtemps ? Dany Boon, par exemple, ce chantre de la France profonde qui vit à Los Angeles, obtient des sommes qui laissent un Gérard Depardieu sur le carreau, ratatiné. 3, 5 millions d’euros pour Le Plan parfait, dont les entrées ne seront pas suffisantes pour payer son salaire ! Un million pour quelques minutes dans Astérix, film qui fait exploser le ratio entrées/cachet/minute à l’écran…

MIRACLE DU SYSTÈME DE FINANCEMENT

Malgré ses récents échecs, grâce au miracle du système de financement du cinéma français, Dany Boon s’apprête aujourd’hui à attaquer son nouveau film,Hypercondriaque, pour lequel on parle d’une somme proche de 10 millions d’euros. Ce texte ne se transformera pas en lettre de dénonciation, je ne nommerai que ceux qui ont fait leur coming out fiscal. Mais ils sont nombreux, qui se disent à gauche, dénoncent les injustices, mais au fond n’en voient qu’une seule : leur niveau d’imposition.

Mais pourquoi, au fond, les acteurs seraient-ils pires que les sportifs ? Parce que leur carrière est potentiellement plus longue ? Non, le seul scandale, le voilà : les acteurs français sont riches de l’argent public et du système qui protège l’exception culturelle. A part une vingtaine d’acteurs aux Etats-Unis et un ou deux en Chine, le salaire de nos stars, et encore plus le salaire de nos moins stars, constitue la vraie exception culturelle aujourd’hui.

Pourquoi est-ce qu’un acteur français de renom, qu’il se nomme Vincent Cassel,Jean RenoMarion CotillardGad Elmaleh, Guillaume Canet, Audrey Tautou, Léa Seydoux, touche pour un film français – au marché limité à nos frontières – des cachets allant de 500 000 à 2 millions d’euros, alors que, dès qu’il tourne dans un film américain, dont le marché est mondial, il se contente de 50 000 à 200 000 euros ? Pourquoi, par exemple, Vincent Cassel tourne-t-il dans Black Swan (226 millions d’euros de recettes monde) pour 226 000 euros et dans Mesrine (22,6 millions d’euros de recettes monde) pour 1,5 million d’euros ? Dix fois moins de recettes, cinq fois plus de salaire, telle est l’économie du cinéma français.

Savez-vous que Benicio Del Toro, pour le Che, a touché moins que François-Xavier Demaison dans n’importe lequel des films dans lesquels il a joué ? Que Marilou Berry, dans Croisière, touche trois fois plus que Joaquin Phoenixdans le prochain James Gray ? Que Philippe Lioret touche deux fois plus queSteven Soderbergh et sept fois plus que James Gray ou Darren Aronofsky ? Pourquoi s’en priveraient-ils ?

Et pourquoi Depardieu est-il le salaud ? Lui qui fait Mammuth gratuitement pourpermettre au film d’exister et propose de faire la même chose pour DSK de Ferrara. Pourquoi Vincent Cassel, qui met son argent et son énergie au service de jeunes talents comme Kim Chapiron ou Romain Gavras, serait-il plus coupable que le système ?

DES ÉCHECS ÉCONOMIQUES

L’explication, jamais le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) ni la ministre ne l’ont fournie : la subvention directe dont jouit le cinéma français (chaînes publiques, avances sur recettes, aides régionales), mais surtout la subvention indirecte (l’obligation d’investissement des chaînes privées). Voilà pourquoi tous les échecs de 2012 mentionnés ci-dessus n’ont guère ému la profession, et que ceux-ci n’ont pas suscité d’articles de fond. Et pourtant, rendez-vous compte ! Sur le top 10 des films d’une économie qui en concerne 220, un seul est rentable !

Il est vrai, les scores de ces films ne sont pas honteux : 6 millions d’entrées pour le Marsupilami, 4 millions pour Astérix ou La Vérité si je mens, 3 millions pour Les Seigneurs, 2 millions pour Stars 80, 1 million pour Populaire… Ils sont même bons dans l’absolu, et il est probable que le niveau d’entrées 2012 ne va guère baisserpar rapport à 2011, la fameuse année d’Intouchables. Mais ce sont tous des échecs économiques parce qu’ils coûtent beaucoup trop cher.

Astérix, à 60 millions d’euros, a le même budget qu’un film de Tim Burton. Voilà qui laisse rêveur… Stars 80 plus cher que The Hangover ou Ted. Ça laisse pantois… Et tout autant Populaire, plus cher que Black Swan ou Le Discours d’un roi ! La responsabilité de cette situation n’est pas à chercher, hélas ! dans une supposée incompétence de nos producteurs, mais dans ce que les Américains appellent le« above the line «  (« la surévaluation »), les cachets qui font de nos talents, inconnus au-delà de nos frontières, les mieux payés du monde.

Mais à quoi servent de tels cachets si les résultats ne se matérialisent pas en recettes économiques ? En réalité, ils permettent d’obtenir le financement des télévisions. Black Swan se finance sur le marché. Il n’y a dans son financement aucune obligation, aucune subvention, l’acteur est donc payé pour ce qu’il vaut, 226 000 euros. Mesrine, en revanche, a besoin de ce financement pour exister, ce qui explique que l’acteur se retrouve avec un pouvoir de vie ou de mort sur le projet, et ce en fonction de sa valeur télé. Il réclame donc sa part du gâteau. Lui sera payé entre 1 et 1,5 million d’euros. Qui peut l’en blâmer ? Cela devrait vouloirdire qu’il touche là le fruit de sa notoriété sur le marché télévisuel. Sauf que le cinéma enregistre des contre-performances à la télévision. Sans les obligations légales issues de notre système public de financement, il y a bien longtemps que « Les Experts » et la « Star Ac » auraient réduit à néant les cases « Cinéma » des chaînes de télévision.

JETÉ À LA VINDICTE PUBLIQUE

Est-ce à l’individu qu’il revient de « réguler » le système sous peine d’être jeté à la vindicte publique comme Gérard Depardieu ou est-ce au CNC et à son ministère de tutelle de le faire ? A l’heure où François Hollande veut que les patrons des grandes entreprises publiques limitent leurs salaires, laissera-t-on les « hauts salaires » du cinéma gagner plus qu’ils ne valent, et ce grâce à de l’argent public, à un système unique, exceptionnel de financement ? Est-il normal qu’un Daniel Auteuil, dont les quatre derniers films représentent des échecs financiers de taille, continue à toucher des cachets de 1,5 million d’euros sur des films coproduits par France Télévisions ?

Le fameux système d’aide du cinéma français ne profite qu’à une minorité de parvenus. Mais jamais cela ne provoquera un scandale aussi retentissant que l’exil fiscal de Gérard Depardieu. Les miettes que laisse ce système réduisent en effet au silence ceux dont le rôle serait de pousser l’analyse.

Une idée simple : limitons à 400 000 euros par acteur – et peut-être un peu plus pour un réalisateur -, assorti d’un intéressement obligatoire sur le succès du film, le montant des cachets qui qualifient un film dans les obligations légales d’investissement des chaînes de télévision. Qu’on laisse à Dany Boon un cachet de 10 millions d’euros, si telle est véritablement sa valeur marchande. Mais alors que ce soit en dehors de ces obligations. Et redonnons ainsi à notre système unique et envié sa vertu en éliminant ses vices.

Vincent Maraval, distributeur et producteur, fondateur de la société de distribution de films Wild Bunch

 




Ken Loach inquiet pour l’avenir du cinéma français

29102012

23 / 10 / 2012

Ken Loach inquiet pour l’avenir du cinéma français dans à lire ken-loach_399-300x251    Décoré du prix Lumière dimanche 21 octobre à Lyon, le cinéaste britannique s’est inquiété pour l’avenir du financement du 7e art français, à propos du dossier sur les taxes du CNC bloqué à Bruxelles, appelant la profession à « résister ».

Ken Loach, Palme d’or à Cannes en 2006 pour Le vent se lève, de nouveau récompensé cette année du prix du jury sur La Croisette pour La part des anges, était à Lyon samedi 20 et dimanche 21 pour y recevoir le prix Lumière 2012, récompensant l’ensemble de son œuvre. Éric Cantona, son interprète et sujet d’inspiration pour Looking for Eric, le lui a remis.

Faisant part de son inquiétude quant à l’avenir du cinéma hexagonal, lors d’une conférence de presse, le cinéaste a fustigé « ceux qui, à Bruxelles, veulent en finir avec le système » permettant au 7e art français, grâce à une fiscalité originale, d’être florissant.

« On m’a demandé de signer plusieurs lettres pour défendre » un système qui, « s’il devait s’arrêter, mènerait à la destruction » du cinéma français. « Ce serait un désastre, une pure folie ! ». Selon lui, « il faut s’organiser de toutes les manières possibles, avec les syndicats du cinéma, les partis politiques, les organisations communautaires » pour « résister ».

« Pour nous, en Angleterre, le système français de subvention du cinéma est très important. Mais pour les politiciens en Europe, en tout cas pour certains, c’est une façon d’interférer dans le marché. Et bien sûr, ils détestent cela. »

Interrogée par l’AFP sur ce sujet, Isabelle Huppert, présente à Lyon pour accompagner Les portes du paradis de Michael Cimino en clôture, a également fait part d’une certaine inquiétude : « On redoute tous les coupes budgétaires, l’amenuisement des subventions. » Toutefois, « j’ai le sentiment que le cinéma français ne s’en sort pas si mal que ça. Ken Loach est quelqu’un qui est souvent contre et c’est bien d’avoir des gens qui sont contre, c’est essentiel. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il dit, mais c’est quelqu’un qui affirme ses opinions. »

Ken Loach et Isabelle Huppert en vidéo via l’AFP sur YouTube :

http://www.youtube.com/watch?v=6quccHegNt4&feature=player_embedded

 




Il faut sauver le cinéma d’auteur

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imgres.jpeg Les Français ne sont jamais autant allés au cinéma qu’en 2010. Pourtant, beaucoup de « petits » films formidables, défendus par la critique, sont boudés par le public. Problème de distribution ? Manque de curiosité ?

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« Des filles en noir », de Jean-Paul Civeyrac, avec Elise Lhomeau. Sélectionné à Cannes, soutennu par la critique… mais pas par les spectateurs.

- Photo : Yannick Labrousse/Tempsmachine pour Télérama

 

Béatrice Dalle jette toute sa fièvre dans un somptueux portrait de femme, d’un romantisme sombre et mélancolique, et la critique s’emballe. Domaine, de Patric Chiha, est sorti en avril 2010 dans une dizaine de salles en France, avec les honneurs de la presse – l’actrice faisait à cette occasion la une de Télérama. Bilan comptable : 4 029 entrées. Une misère.

Des exemples comme celui-là, on peut en citer trois, dix, vingt : Des filles en noir, de Jean-Paul Civeyrac, Eastern Plays, de Kamen Kalev, ou Au fond des bois, de Benoît Jacquot, font aussi partie des sacrifiés de 2010, des films qui « n’ont pas trouvé leur public », comme on dit pudiquement, ou, pour être plus clair, qui se sont rétamés au box-­office. Tandis que Harry Potter, Avatar, Camping 2, mais aussi Les Petits Mouchoirs, de Guillaume Canet, Inception, de Christopher Nolan, Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois, ou Potiche, de François Ozon, cassaient la baraque.

“C’est comme la pauvreté dans le monde.
Les écarts se creusent entre
films très riches et films très démunis.”

Ces succès reflètent la santé du secteur, malgré la crise : la fréquentation progresse depuis trois ans, pour atteindre 206,5 millions d’entrées en 2010 – un record depuis 1967. L’ennui, c’est que le succès ne profite pas à tous les films, ni à toutes les salles (lire ci-dessous). « C’est comme la pauvreté dans le monde, observe Jean Labadie, distributeur depuis plus de trente ans. Les écarts se creusent entre très riches et très démunis. » Les films très attendus, parce qu’il s’agit d’une franchise à succès (Harry Potter), parce qu’un festival les a distingués (Des hommes et des dieux, récompensé à Cannes), parce qu’ils bénéficient d’un casting alléchant et d’une promotion agressive (Les Petits Mouchoirs), ou parce qu’ils traitent d’un sujet fort (La Rafle, de Rose Bosch), remportent la mise. Les autres se partagent les miettes. Il est de plus en plus rare de voir le public distinguer un « petit » film – au budget modeste, sans star, sans promotion, programmé dans peu de salles.

Pourquoi le miracle du film de Xavier Beauvois (3 millions d’entrées) ou de Mammuth, road-movie grinçant de Benoît Delépine et Gustave Kervern (plus de 800 000 entrées), se produit-il si rarement ? Pourquoi des pépites venues de France, d’Allemagne, des Philippines ou de Corée ne déclenchent-elles pas la curiosité du public ? Régine Vial, patronne des Films du Losange, s’inquiète : « On a du mal à amener les gens vers des œuvres, même originales et créatives, qui dépassent le pur divertissement. Il y a douze ans, un drame familial danois, Festen, cumulait 600 000 entrées en une longue carrière. Aujourd’hui, ces films disparaissent souvent de l’affiche une semaine après leur sortie. »
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Le multiplexe Méga CGR de Villenave-d’Orgnon (33).

- Photo : Rodolphe Escher pour Télérama

La première explication est mathématique : peu de salles se créent, et les films sont très nombreux, autour de six cents en 2010. La durée de vie de chacun diminue donc, et quand il faut libérer un écran, on écarte le moins performant. Une condamnation à mort pour les films qui, ­jadis, bâtissaient leur succès sur le bouche-à-oreille et donc sur le temps. « L’an dernier encore, indique Alexandre Mallet-Guy, distributeur chez Memento Films, les salles d’art et d’essai gardaient nos films au moins deux semaines, maintenant le succès doit être là dès les cinq premiers jours. » Exploit quasi impossible pour l’œuvre d’une jeune inconnue (La Vie au ranch, de Sophie Letourneur) ou d’un Russe jamais distribué en France (Soldat de papier, d’Alexei German Jr).

Image de prévisualisation YouTube

Grâce à d’importantes aides publiques, ces films sortent en France, mais peu dans d’autres pays. Ils sont même de plus en plus nombreux : là où trois films d’auteur sortaient chaque semaine il y a dix ans, on en trouve aujourd’hui souvent six ou sept à l’affiche. Mais leur public n’augmente pas, il s’éparpille. Les spectateurs ne savent plus comment choisir, ils hésitent même à suivre les enthousiasmes des critiques professionnels. Jean Labadie confirme : « Le public ne fait plus confiance à personne. Jadis, une couverture de Télérama ou une double page dans Libération drainaient facilement 100 000 spectateurs. Aujourd’hui, il faut qu’un film soit recommandé unanimement par tous les journaux, mais aussi par la télévision et Internet. C’est très rare ! »

“Le public ne fait plus confiance à personne.
Jadis, une couverture de
Télérama ou
une double page dans
Libération
drainaient facilement 100 000 spectateurs.”

Que sont devenues la curiosité, la fierté de découvrir un nouveau metteur en scène, l’excitation de voir un film singulier ? « La démarche d’aller voir un film en salle est paradoxale, relève Emmanuel Ethis, sociologue spécialisé dans l’étude des publics. Il s’agit à la fois de faire l’expérience collective d’une oeuvre, et de se distinguer dans la manière de la recevoir. En ce moment, l’émotion par­tagée l’emporte très nettement sur le besoin de distinction. » Et la transmission cale : plus question de compter sur le western télévisé du dimanche soir, le Cinéma de minuit de Patrick Brion ou le ciné-club du lycée pour entretenir la cinéphilie des jeunes. « Le cinéma est une habitude de vie, relève pourtant Philippe Desandré, de StudioCanal. C’est une activité addictive : plus on y va, plus on a envie d’y aller. » Encore faut-il stimuler l’audace et l’envie de découverte ! La gratuité n’y suffit pas, n’en déplaise aux promoteurs des cartes illimitées qui juraient que le public des films populaires se ­risquerait, puisqu’il ne paie pas à chaque séance, vers le cinéma d’auteur. Jean Labadie résume la situation d’une image : « Faites un buffet gratuit, les jeunes ne goûteront pas betteraves et carottes râpées, ils se resserviront des frites ! La profession a sa responsabilité dans le déficit de transmission. A force de brouiller les cartes, de programmer les mêmes films dans les salles d’art et d’essai et les multiplexes, le public est perdu. Il se rassemble vers ce que tout le monde va voir, comme si c’était une garantie de qualité. »

Que représente le cinéma ? Qu’en espère-t-on ? Veut-on rêver, pleurer, rire, apprendre, découvrir, réfléchir aux images, se poser des questions ? Un film est-il un loisir, une forme d’images parmi d’autres (télévision, jeux vidéo) ou a-t-il encore le statut d’objet artistique ? Pour Michel Saint-Jean, distributeur chez Diaphana, « notre société valorise peu la culture, nous avons quand même élu le premier président de la République qui revendique presque son inculture. L’idée circule, diffuse mais de plus en plus assumée, que le cinéma d’auteur est un truc intello pour Parisiens bobos ».

En décembre, le festival de cinéma européen des Arcs abritait une rencontre entre distributeurs indépendants et exploitants d’art et d’essai, venus de toute la France, autour des « mutations du public ». Tous se désolaient de voir leurs fidèles vieillir, de ne trouver parfois « que dix ou quinze spectateurs par séance », de subir la concurrence des salles UGC, Pathé ou Gaumont, même sur les films d’art et d’essai. « Je ne rassemble du public que grâce à des soirées thématiques, des débats, des partenariats avec l’université locale », témoignait le patron d’une salle ­pyrénéenne. « Nous devons de plus en plus travailler les films », ajoutaient ses collègues de Gérardmer ou de Fontainebleau. « Travailler les films », cela veut dire renoncer à les programmer tous, mais maintenir ceux que l’on choisit pendant plusieurs semaines, les promouvoir en multipliant les animations, communiquer via la revue de la salle, cibler les jeunes en utilisant les réseaux sociaux, Facebook ou Twitter.

“Nos films sont choisis soigneusement,
mis en valeur dans la gazette.
Nous répondons directement au téléphone,
nous sommes dans les salles pour les
rencontres et les débats.”
Anne-Marie Faucon, Utopia

Depuis 1976, le circuit Utopia revendique ainsi des choix drastiques, et jouit d’une excellente santé commerciale grâce à ses soirées-débats, sa gazette, ses petits déjeuners du dimanche et son engagement à garder les films six ou huit semaines. La fondatrice Anne-Marie Faucon explique : « Il faut avoir un dialogue vif, constant, avec le public, et conserver une identité forte, car c’est elle qui fidélise nos spectateurs. Nous sommes un véritable cinéma d’opinion : nos films sont choisis soigneusement, toujours programmés en version originale, mis en valeur dans la gazette. Nous répondons directement au téléphone, nous sommes dans les salles pour les rencontres et les débats. » Le sociologue Emmanuel Ethis confirme l’importance du lieu culturel : « Parfois, les spectateurs se sentent intimidés, se disent : tel film n’est pas pour moi. C’est le rôle de la salle de cinéma de leur donner confiance, de les amener à élargir leurs goûts. »

Pour analyser le comportement grégaire du public qui se rue vers les mêmes films, plusieurs professionnels soulignent aussi, officieusement, que l’offre est peut-être moins excitante que par le passé, moins riche en chocs artistiques. « Où sont les nouveaux Ken Loach, Arnaud Desplechin, Nanni Moretti ou David Lynch ? s’interroge un distributeur. On est loin de la liberté et de l’audace des années 1970 et 1980. L’autocensure est partout, du scénariste au spectateur, et ce sont maintenant les séries américaines qui s’approprient les sujets ambitieux. »

Michel Saint-Jean, de Diaphana, met les pieds dans le plat : « Il faut prendre conscience de la relative médiocrité des films, et se pencher sur la formation des cinéastes et des cinéphiles, le renouvellement des sujets, des modes d’écriture. Au lieu de réfléchir à toutes ces questions, tous les professionnels sont obnubilés par le passage au numérique… » Mais l’un n’empêche pas l’autre. Car cette évolution technologique, dont les modalités divisent profondément la profession, risque de creuser encore le fossé des inégalités. Les films que l’on s’arrache déjà pourront arroser toutes les salles, avec des copies virtuelles, donc illimitées. Imaginez Harry Potter, Astérix ou Camping sur plus de mille écrans, en différentes versions dans plusieurs salles du même multiplexe… Le cinéma inventif et atypique, que les spectateurs français ont toujours la chance de trouver dans leurs salles, risque de s’en trouver encore plus dramatiquement marginalisé.

 

Ça rame à l’export
Certes, le cinéma français reste, loin derrière le cinéma américain, celui qui voyage le mieux. Mais ses exportations baissent depuis deux ans : 57 millions d’entrées dans le monde en 2010 (moins 15 % par rapport à 2009). Régine Hatchondo, déléguée générale d’ Unifrance, organisme chargé de la promotion du cinéma français à l’étranger, explique : « Même nos films commerciaux sont perçus comme du cinéma d’auteur, raffiné et intellectuel. Or les salles d’art et d’essai souffrent dans tous les pays ; avec la crise, certains réseaux se sont dramatiquement effondrés. Si vous vivez, par exemple, en Russie ou au Japon, presque plus aucune salle ne propose de cinéma français. »
Partout, le public se focalise sur les films américains et les grosses productions nationales, quand elles existent. « Plusieurs pays ont créé des dispositifs d’encouragement à leur production, sur le modèle français d’ailleurs, poursuit Régine Hatchondo. Au Japon ou au Canada, nos films ont ainsi reculé au profit d’œuvres locales. »
En 2010, Océans, de Jacques Perrin, The Ghost Writer, de Roman Polanski, ou Le Concert, de Radu Mihaileanu, se sont bien vendus. Mais à l’international aussi, le public vieillit. Pour conquérir les jeunes, Unifrance inaugure avec Allociné un festival en ligne. My French Film Festival (dont Télérama est partenaire) propose des premiers et deuxièmes films français en vidéo à la demande, dans le monde entier et en dix langues, pour 1,99 à 3,99 euros, selon les pays (1). Hébergé par les sites étrangers d’Allociné, le festival espère rassembler une communauté de cinéphiles férus d’œuvres françaises, pour entretenir et élargir le rayonnement dans le monde de la « french touch ».
(1) myfrenchfilmfestival.com, jusqu’au 29 janvier.

 

Les batailles d’un exploitant

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Arnaud Vialle, du Rex de Sarlat : « pour survivre, il faut aller chercher le public, maintenir des relations personnelles ».

- Photo : Rodolphe Escher pour Télérama


Arnaud Vialle, 35 ans, dirige le Rex, à Sarlat (Dordogne, 10 000 habitants). Un cinéma art et essai de quatre salles, en difficulté. « Quand mon grand-père a ouvert le Rex, en 1953, c’était une salle unique de 700 places qui programmait cinéma et spectacle vivant. Mes parents l’ont repris en 1984, transformé en quatre salles, que je dirige depuis 2005,
après avoir travaillé chez Gaumont et Pathé. En 2010, nous atteignons 88 000 entrées, contre 100 000 en 2004. J’ai réussi à avoir Des hommes et des dieux en sortie nationale, en disant au distributeur : “Je fais une avant-première, si j’ai du monde, tu me laisses la copie.” On a travaillé avec le curé, très cinéphile, l’avant-première était bondée, on a gardé la copie et le film a très bien marché. Il faut donc se bagarrer sans cesse : comme les circuits (UGC ou Gaumont) veulent tous les films, même ceux d’art et d’essai, les salles rurales sont moins bien servies. Je récupère les films après cinq ou six semaines, autant
dire qu’ils n’ont plus beaucoup de potentiel : le DVD arrive quatre mois après, et les jeunes piratent tout. Nous avons dépensé 140 000 euros pour deux projecteurs numériques, nos charges augmentent – loyers, salaires, électricité, fournisseurs – et, contrairement aux circuits, nous ne gagnons rien sur les bandes-annonces et les affiches. Nous surveillons tous les coûts. Pendant leurs congés, je remplace ainsi moi-même caissières et opérateurs, j’économise sur le transport des copies en allant les chercher à Bordeaux. Pour survivre, il faut aller chercher le public, maintenir des relations personnelles, nous connaissons
tous nos spectateurs. La salle doit être un lieu de partage et d’échange, grâce à des soirées thématiques (sur les femmes battues, récemment, avec Ne dis rien, d’Icíar Bollaín) ou à des débats avec Amnesty International (autour de La Révélation ou de Moi, la finance et le développement durable). C’est un travail de chaque instant. »

Juliette Bénabent

Télérama n° 3184

19 janvier 2011

 







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