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Cinéma : 2014, année chaotique ?

10022014

Actualités professionnelles | 09/02/2014

Pour libération NEXT cinéma
Article de Didier PÉRON, Bruno ICHER et Julien GESTER 7 janvier 2014
http://next.liberation.fr/cinema/2014/01/07/2014-annee-chaotique_971174

Alors que 2013 fut émaillée de polémiques et de dissensions, le cinéma français a rendez-vous avec une flopée de dossiers inflammables.

En 2013, la famille cinéma français s’est jeté tout le vaisselier à la figure en poussant des hurlements. Tout le monde s’est écharpé sur la question de l’adhésion ou non à la convention collective. Qui est « riche » ou « pauvre », de « gauche » ou de « droite », « vendu au système » ou « libre dans sa tête », les débats houleux révélaient partout des lignes de fractures nouvelles, des incompréhensions, des haines de classes, des rancœurs interprofessionnelles se sont exprimées. Un désordre indescriptible qui, en 2014, ne devrait pas se calmer.
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Dès aujourd’hui, René Bonnell y va de sa petite contribution au bain à remous et remet son rapport intitulé « Le financement de la production et de la distribution cinématographiques à l’heure du numérique ». Personne n’est censé l’avoir lu, surtout pas les nombreuses personnalités ayant été auditionnées. En annexe du rapport Bonnell, un autre rapport dit « Ferran » – même si la cinéaste Pascale Ferran réfute cette appellation nominative pour ce qui est le résultat d’un travail de groupe à 19 intervenants, producteurs, réalisateurs, techniciens – est attaché. Entre les deux rapports, il semble qu’il y ait de fortes incompatibilités de points de vue et un des membres auditionnés raconte que les divergences entre les individus étaient si spectaculaires qu’à un moment donné Bonnell, renonçant à trouver un consensus, s’est enfermé tout seul pour écrire ses propositions à titre personnel. On nous assure que ce ne sera pas mou et qu’il y aura de vifs débats. Le rapport est là de toute façon pour entériner le déficit chronique d’un secteur pourtant florissant et très encadré par les pouvoirs publics et pour anticiper des solutions face à la révolution en cours de l’intégralité du secteur des images (cinéma, télé, Net) avec le tout numérique. Libération a cherché à localiser quelques-uns des points chauds qui peuvent prendre feuen 2014.

La convention collective, Saison 2

L’interminable accouchement de la convention collective du cinéma français, en 2013, a laissé des traces. Après des mois de dures négociations entre syndicats de techniciens et de producteurs, le nouveau texte est entré en vigueur à l’automne, fixant les barèmes stricts de salaires pour l’ensemble des productions françaises, avec deux exceptions. D’une part, les films à moins de 3 millions d’euros de budget, qui peuvent bénéficier d’une dérogation dans les cinq ans à venir. Dans ce cadre, ces projets pourront être montés en minorant la masse salariale. Seconde exception, les films à très petits budgets, de moins d’un million d’euros, qui n’entrent pas dans le cadre de la convention, les salariés étant soumis au seul droit du travail. En marge de l’accord trouvé en octobre par tous les partenaires, l’ensemble de la profession dispose désormais de six mois pour trouver un accord sur ces films à petits budgets qui bénéficient de peu d’aides publiques.

Ce ne sera pas son seul chantier. Du côté des producteurs et distributeurs, la convention collective est assimilée à une certitude de voir les coûts des films augmenter. Brahim Chioua, directeur général de Wild Bunch, est direct : « Aujourd’hui, la convention collective va renchérir les coûts sans que personne ne sache comment diversifier des recettes, d’autant que les chaînes de télévision ont tendance à moins investir dans le cinéma. La hausse de la TVA qui touche Canal va nécessairement avoir un impact sur ses engagements. » Sylvie Pialat, productrice heureuse de l’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie, renchérit : « Je pense que la convention collective, dans les faits, c’est une tuerie à appliquer quand on sait comment se monte un film d’auteur. Sur le prochain film de Joachim Lafosse qui va se tourner au Maroc, j’estime déjà à 800 000 ou 1 million d’euros de surcoût l’application des nouveaux barèmes de salaires. »

Financements très Concentrés

« Vite. » Le mot apparaît souligné en clôture du long préambule du rapport Ferran – que Libération s’est procuré -, voué à répondre à l’urgence de l’état du financement du cinéma d’auteur en France par un feu nourri de propositions. Le sinistre état des lieux reconduit la plupart des discours les plus alarmistes proférés depuis plus d’un an, tant par le fameux pamphlet de Vincent Maraval que par les tribunes de producteurs de films dits « de la diversité » sur un mode moins polémique, avec notamment le sous-financement chronique de la part la plus créative du cinéma français et le désinvestissement presque total des chaînes de télévision dans le renouvellement des talents : « On sort d’une année extrêmement inquiétante, résume Thomas Ordonneau, producteur et distributeur via sa société Shellac. On a le sentiment d’un mouvement inéluctable des richesses, pouvoirs, écrans, spectateurs et financements vers de moins en moins de films. Un mouvement plus ou moins accompagné par l’immobilisme des instances de régulation et des pouvoirs publics, comme si l’on voulait simplifier le marché, le réduire, au détriment de la production la plus fragile, qui se trouve être le laboratoire de la création. »

« Mais il faut pourtant arrêter de dire que le cinéma français est sous-financé, car le vrai problème réside dans le fait que l’argent est incroyablement mal réparti. Beaucoup des films récents qui font dire qu’il y a un cinéma d’auteur de qualité en France appartiennent à une économie dans un état de paupérisation extrême, précise Nicolas Anthomé, de Bathysphère productions et membre du collectif « du 109 » qui fédère de jeunes producteurs indépendants. Les premiers films ambitieux, ceux qui inventent des nouvelles formes, forment des techniciens, révèlent des talents, ceux-là peinent à rassembler des budgets dérisoires. » Pour inverser la tendance, le rapport Ferran suggère notamment une réforme du fonds de soutien, de l’avance sur recettes et du crédit d’impôt ; la renégociation de directives bruxelloises qui limitent le financement public des films en France à 60% (ce qui pénaliserait doublement les productions les plus pauvres, boudées par les investisseurs privés) ; une obligation de France Télévisions à investir dans des films soit à budget pondéré (ou « solidaire », comme le labellise le rapport), soit portés par de jeunes réalisateurs ; l’extension de la clause de diversité de Canal + aux fameux « films du milieu » chers à Pascale Ferran, a priori les plus mis à mal dans leur économie par les barèmes de rémunération imposés par la convention collective – les films à très bas budget, à moins d’un million d’euros, bénéficient, eux, d’un moratoire, « par définition provisoire, sans qu’aucune disposition plus pérenne soit à l’ordre du jour », déplore Nicolas Anthomé.

Mais le constat le plus saumâtre, qui fédère toutes les indignations, tient à la polarisation croissante des investissements autour de la minorité de productions à plus de 7 millions, ces fameux films dits « du marché » qui, paradoxalement, sont les moins tributaires des remontées de recettes et pour lesquels « la rentabilité du film devient trop souvent presque secondaire, producteur et acteurs ayant été très bien rémunérés dès la mise en production », grince le rapport. Une opulence pointée comme néfaste non seulement à l’équilibre global de la production, mais aussi à la qualité même de tels films« presque trop faciles à financer par les télévisions privées sur le seul nom des acteurs vedettes, indépendamment de la qualité ou de l’aboutissement du scénario, du talent du réalisateur, du soin apporté à la fabrication du film, etc. » Dans une tribune parue dans le Monde en octobre (« Le cinéma français en danger »), le collectif du 109 donnait l’exemple de 100% Cachemire, de Valérie Lemercier, « qui a réussi le tour de force d’avoir six chaînes de télévision en pré-achat : C +, Ciné +, France 2, France 4, M6 et W9. Facile d’arriver à 15 millions de budget ». Un degré de concentration des subsides télévisuels – sans évoquer les autres leviers de financement privé – qui appelle la nécessité d’un encadrement, comme le suggère un producteur indépendant, qui n’a pas souhaité être nommé : « Tandis qu’il suffirait souvent quelques centaines de milliers d’euros seulement à ce que les œuvres les plus stimulantes se conçoivent dans des conditions raisonnables, une minorité de productions aspire une part délirante des investissements, sans que l’on parvienne à se figurer en regardant certains films comment l’argent a pu être dépensé. En vérité, il y a très peu de projets qui justifient véritablement par leur coût de fabrication un budget supérieur à 6 millions d’euros. » Depuis son poste de patron du cinéma à Arte, Olivier Père observe que « le désengagement de certaines chaînes vis-à-vis du cinéma d’auteur fait qu’Arte devient l’interlocuteur privilégié de certains projets qui, auparavant, ne nous étaient pas soumis. J’ai pu constater une qualité considérable de l’offre, en nette hausse, ce qui ne bouleverse en rien notre intérêt pour un certain type de cinéma, des films qui opposent à la surenchère des budgets celle des d’ambitions de mise en scène. Notre enveloppe est modeste, mais elle a l’avantage d’être stable. »

l’exploitation arrivée à saturation

Avant, disons depuis une dizaine d’années, la sempiternelle rengaine de lamentations des créateurs et distributeurs de films d’auteur fragiles déplorait l’inexorable contraction de la durée de tels films en salles. Une contraction au détriment de carrières portées par un bouche-à-oreille si précieux à des prototypes peu visibles dans les médias majoritaires et pauvres en moyens de promotion. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, c’est dès la veille de la sortie que l’on entend les mêmes grogner, non plus pour des questions de maintien en exploitation, mais du fait de la difficulté croissante de l’accès aux salles, plus embouteillées que jamais par la cadence hystérique des sorties et trustées par des programmations toujours plus uniformes.

Paradoxe de surface, le territoire français n’a pourtant jamais compté tant d’écrans (près de 5 500). A la concentration des financements répond une autre forme de concentration délétère à l’autre extrémité de la vie des films, ainsi que le relève le rapport Ferran, du fait de la quasi-absence de régulation du secteur de l’exploitation. « Il y a de moins en moins de succès surprises, et il devient très difficile de faire éclore des cinématographies et des auteurs », déplore Stéphane Libs, qui dirige les deux seuls cinémas d’art et d’essai du centre-ville de Strasbourg à avoir survécu au carnage consécutif à la prolifération des multiplexes voilà quinze ans – situation analogue à celle de la majorité des grandes villes de province. « Les gros distributeurs fonctionnent de plus en plus par des plans de sortie très verrouillés, très sclérosants, qui freinent la diversité en dehors des grands centres urbains, si bien que s’opère une forme de clivage sociologique. Et même dans les plus grandes villes, la concurrence est très cruelle. » Dans le même temps, l’inflation du nombre de sorties hebdomadaires ne facilite pas le travail des programmateurs, même de bonne volonté. « Cela devient de plus en plus compliqué de tout voir, de faire notre marché, si bien qu’il y a pas mal d’exploitants qui y renoncent, alors que c’est, à l’origine, un métier de passeur, fondé sur la curiosité. Surtout, on voit paraître chaque semaine en salles deux ou trois films dont on se dit que ce n’est pas du cinéma, des films à sujets plus ou moins destinés à des publics de niche. Sans parler du hors programme, qui truste aussi de plus en plus d’écrans, avec des opéras, des concerts de Justin Bieber ou des visites du Louvre. Or, l’un des boulots des salles d’art et d’essai, c’est de stimuler toujours sur l’élément cinématographique, la cinéphilie, le rapport à l’image. S’il y a encore une chose qui singularise une salle d’art et d’essai d’un multiplexe bien programmé qui ferait de la version originale, c’est bien ça. » Du côté des distributeurs, on déplore la manière dont les collectivités locales ont lâché les salles indépendantes face à des multiplexes que les municipalités s’arrachent comme un nouveau centre sportif ou l’ouverture d’un magasin H&M, au point désormais de se cannibaliser entre eux.

Les nouveaux grands méchants loups du numérique

Le cinéma doit de plus en plus composer avec les offres complémentaires ou concurrentes, des séries télé aux jeux vidéo. Mais ce qui inquiète le plus les professionnels, c’est l’arrivée possible à l’horizon 2014 (à l’automne ?) de la plateforme d’abonnement de vidéo à la demande, Netflix (40 millions d’usagers environ et une courbe de croissance affolante). Depuis sa base européenne au Luxembourg, le site étudie les conditions de son entrée sur le marché français. La chronologie des médias (c’est-à-dire les différentes fenêtres de diffusion des films depuis la salle jusqu’aux chaînes payantes et aux DVD) n’est actuellement pas favorable à Netflix, car il faudrait au site attendre trente-six mois entre la sortie en salles et le droit de proposer le film à ses clients. Le rapport Lescure proposait une réduction de ce temps d’attente à dix-huit mois, mais une partie de la profession est vent debout contre cette idée : elle fragiliserait Canal + qui, par ses obligations d’investissement historique dans le cinéma, demeure l’acteur cardinal du secteur. Comme l’explique le producteur Denis Freyd, « jusqu’à présent, nous discutions avec les chaînes dont le périmètre était localisé, ayant leur siège social en France. Si demain, c’est Netflix ou d’autres mastodontes américains qui redistribuent une partie des cartes, avec des stratégies internationales très offensives et hors Hexagone dans leur implantation, il faut voir comment on encadre ces arrivées en termes de chronologie des médias et d’investissement dans la création ».

Didier PÉRON, Bruno ICHER et Julien GESTER




Réponse de Sam Karmann à l’article de Vincent Maraval sur les salaires des acteurs français par INFO LE MAGUE

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L’Acteur Sam Karmann répond à l’Article du monde de Vincent Maraval traitant des salaires exorbitants de certaines stars françaises…

Réponse de Sam Karmann à l’article de Vincent Maraval sur les salaires des acteurs français par INFO LE MAGUE

« Cher Vincent Maraval Je pense que votre article dans le Monde suscitera des réactions qui vont faire gonfler votre boite mail et la rumeur parisienne. En tous cas je le souhaite. En cette période de crise quand on parle d’argent et quelque soit le secteur, les passions sont vives. En ce qui me concerne -et à part le titre de votre article que je trouve mensonger parce que partiel- : « Les acteurs français sont trop payés » je le trouve évidemment pertinent et vous avez le courage de jeter enfin le pavé des salaires exhorbitants dans la mare de notre cinéma national. J’y souscris. Mais vous auriez du aller plus loin.

Et en premier lieu, plutôt que de parler des acteurs, vous auriez du écrire en guise de chapeau : « Les vedettes françaises sont trop payées ». C’est vrai. Les 50 vedettes ? Les 30 vedettes ? Les 10 vedettes ? Leur nombre n’est pas le plus important au regard du fait qu’ils sont incontournables. C’est ça qui pose problème, qu’on ne puisse (ou très difficilement) monter un film sans qu’il y ait au moins un « bancable » dans la liste. Combien sont-ils ces bancables ? Entre 3 et 5 par génération. Car les autres, tous les autres, les acteurs pas vedettes, les petits, les moyens, les sans grade à l’échelle du box-office, les 20.000 autres, intermittents, qu’ils soient inconnus ou même un peu connus voire reconnus du grand public (comme votre serviteur par exemple), savons que nos cachets ont été divisés pas 2 depuis les années 2000. Et je ne parle pas de l’écrasante majorité des acteurs qui composent les listes artistiques des films et qui sont payés moins de 1000€/jour.

A la télévision où les salaires des rôles principaux ont servi de variable d’ajustement aux productions qui diminuaient leur coût au fur et à mesure que les diffuseurs diminuaient leurs financement. Ne pouvant baisser la grille des salaires des équipes techniques protégés par une convention collective forte et respectée, on a non seulement divisé le montant mais également diminué le nombre des cachets en augmentant le temps de travail de leurs journées. On tourne soi-disant un 52’ en 10 ou 11 jours, mais en comptant les heures sup on tourne entre 12 et 14 jours avec les acteurs en tête de casting considérés comme « bien payés » qui tournent 10 voire 12 heures par jour en abattant 5 à 7’ utiles par jour. N’ayant pas le choix, les producteurs préfèrent payer les heures sup des équipes techniques, raboter sur le nombre de cachets des acteurs et comprimer leurs journées…

Quand au cinéma pour faire en sorte que des films indépendants (1, 2, 3 M€) puissent se faire, on nous explique que nos salaires doivent être mis pour partie en « participation », c’est à dire payé si le film est amorti… On sait tous ce que cela veut dire.

Et pour finir la boucle, que dire des techniciens qui -parce qu’heureusement encore payés au tarif syndical à la télé- peuvent s’offrir de faire du cinéma à moins 10, 20, 30 ou 50%. Pour faire en sorte que le film se fasse toute la chaine fait des efforts pendant que les « stars » prennent leurs cachets. Que penser d’un film où les équipes sont à moins 10% ou 20% avec en vedette un bancable dont on sait qu’il va toucher entre 500K€ et 1M€ … ?

La faute au système bien sûr, qui comme vous le dénoncez, réclame des « noms » pour monter le financement en sachant pertinemment que ce n’est évidemment pas une garantie du succès du film en salle. Mais qu’il est dans le cahiers des charges des diffuseurs de justifier une promesse -devenue chimérique- d’audimat quand le film passera à la télé.

Pour finir, je pense que si votre analyse est pertinente, le titre de cet article est si maladroit qu’il va une fois de plus conforter l’idée fausse que les acteurs sont des nantis et mettre en péril le statut si fragile mais si indispensable des intermittents perçus comme des enfants gâtés. Ne cassons pas ce système extraordinaire qu’est l’intermittence, la redistribution du CNC et l’obligation des diffuseurs de financer le cinéma.

Comme partout dans la société et dans ce monde financiarisé à tout crin, rien ne va plus quand « le patron-vedette » gagne 1M€ tandis que « l’acteur-ouvrier » qui vient lui donner la réplique gagne le smic.

PS : à la décharge de V. Maraval, le titre du papier extrêmement polémique a été écrit par la rédaction du Monde.

 

 

 

 




De la fortune des vedettes en particulier et des perversions d’un bon système en général

30122012

 

La réponse de Jean-Michel Frodon

De la fortune des vedettes en particulier et des perversions d’un bon système en général pluie_d_or-218x300

Parue dans Le Monde du 28 décembre,  une vigoureuse déclaration du producteur, distributeur et exportateur Vincent Maraval suscite de nombreuses réactions, dans le milieu du cinéma français et au-delà. L’auteur est une des personnalités les plus en vue dudit milieu, à la fois homme d’affaires très avisé et véritable amateur de films, aux goûts plutôt éclectiques et aux engagements souvent courageux – un profil pas si fréquent dans la profession. Intitulée « Les acteurs français sont trop payés ! », la missive (le missile) s’appuie sur le « scandale Depardieu », donne des noms et des chiffres, et fournit une description globalement exacte, mais par moment biaisée ou incorrecte, de la situation économique du cinéma français.

Commençons par les réserves qu’inspire la polémique telle que formulée par Vincent Maraval. Non, l’année du cinéma français n’est pas un désastre, contrairement à ce qu’affirme la punchline qui ouvre le texte – quels que soient les critères retenus, beaucoup d’argent finira par avoir circulé dans le cinéma français c’est à dire chez ceux qui à un titre ou à un autre le font. Le Marsupilami et La vérité si je mens 3 ne se sont pas « plantés » – mais Astérix, Pamela Rose et Stars 80 oui. Non, le marché de la salle ne stagne pas, même si la fréquentation en 2012 sera en recul sur l’exceptionnelle année précédente, la tendance depuis 2000 est au contraire à une constante augmentation. Et même, contrairement à ce qui était admis (et à ce qu’affirme Maraval), on assiste plutôt à une remontée de la présence, et de l’audience des films à la télévision.

Et surtout, non, les acteurs – il faudrait plutôt dire : les vedettes – ne sont pas riches de l’argent public. Hormis quelques mécanismes, importants mais pas au centre du problème (les régions, le crédit d’impôt, les Sofica), ce n’est pas sur le budget de la collectivité que sont financés les productions, même si c’est bien un système de lois et de réglementation publiques qui définit les conditions de leur financement. Connu aussi pour son exceptionnel bagout – et encore le lecteur est privé de l’accent du Sud-Ouest – Maraval en fait un peu trop dans les affirmations à l’emporte-pièce. C’est dangereux, car ce sont elles qui risquent d’être le plus reprises, par ceux qui voudront utiliser le texte pour attaquer un système qui a aussi, qui a d’abord des vertus décisives,  comme par ceux qui en profiteront, en les réfutant, pour éviter l’essentiel de ce qui est dit, et qui est très juste, même si incomplet.

Ce qui arrive avec les acteurs est le plus visible, et le plus choquant. C’est la part la plus spectaculaire d’une dérive générale, une dérive fondée sur l’augmentation continue des sources de financement du cinéma en France. Mais il n’y a pas que les acteurs. Lisez bien la phrase qui suit, elle contient une révélation bouleversante. Lorsqu’un film coûte 30 millions d’euros, cela veut dire que des gens ont touché ces 30 millions. Qui ? Pour l’essentiel, les professionnels du cinéma. Les acteurs gagnent la plus grosse cagnotte, dans des conditions et selon des mécanismes qu’explique très bien Maraval. Mais les producteurs, les réalisateurs, les chefs de postes techniques aussi. Pourquoi ? Parce que l’essentiel de la stratégie des pouvoirs publics depuis le milieu des années 90 (remplacement de Dominique Wallon par Marc Tessier, d’un militant culturel par un gestionnaire d’entreprise, à la tête du CNC en 1995), a fait de l’augmentation des financements son objectif central. A nouveau : pourquoi ? Parce que le nécessaire équilibre de pouvoir entre professionnels et politiques a été rompus au profit des premiers. Avec succès, il faut le reconnaître, au sens où de fait les investissements dans la production de films français n’a cessé d’augmenter, grâce encore une fois à des dispositifs réglementaires toujours plus nombreux, récemment la taxation des Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI), et pas grâce à des ponctions sur le budget de l’Etat.

Une des pires conséquences de ce phénomène aura été l’explosion du nombre de films, qui a plus que doublé en 15 ans. Car une autre manière de gagner de l’argent, outre de se faire payer des cachets de plus en plus élevés, est de multiplier les productions. Ce sont quelques 100 films en plus, films inutiles, fictions qui auraient mieux fait de se diriger d’emblée vers la télévision, qui sont venus engorger la machine, et d’abord les écrans. Aujourd’hui, c’est pour faire encore plus de place à ces mêmes produits que les nouveaux détracteurs de la « chronologie des médias » veulent exclure de la salle les films les plus ambitieux mais rarement les mieux exposés, en les reléguant d’emblée sur Internet – autant dire, en les assassinant sans bruit.

D’ores et déjà, dans les salles, à la télé, dans les médias, cette masse informe de surproduction, qui rapporte à beaucoup de monde grâce aux mécanismes décrits par Maraval, y compris à sa propre société, a en effet pour résultat de marginaliser sans cesse davantage ceux pour lesquels étaient à l’origine conçus l’ensemble des dispositifs.

Car il faut ici rappeler que tout cela vient d’un système vertueux dans ses principes. Un système qui a fonctionné – notamment dans les années 60, puis dans les années 80 jusqu’au milieu des années 90. Il s’agit d’un système fondé sur la péréquation, sur l’échange de bons procédés. Il n’opposait pas le commerce à l’art mais organisait des effets de soutiens financiers aux films les plus audacieux par les films les plus profitables au nom de la valeur symbolique, culturelle, que les premiers confèrent aussi aux seconds, tant que l’ensemble est traité comme un tout.

C’est au nom de cette grande idée que Malraux et ses collaborateurs ont réclamé que le CNC cesse de dépendre du Ministère de l’industrie pour relever de celui de la culture. Système efficace à condition de maintenir d’une main de fer l’équilibre entre les bénéfices culturels et les bénéfices financiers, contre les ténors de la profession, qui sont toujours d’abord les puissances économiques.

Comme tous les professionnels du cinéma, Vincent Maraval défend surtout ses propres intérêts lorsqu’il prend la parole en public au nom de l’intérêt collectif et de la justice sociale. Lui aussi a besoin de ces acteurs incontestablement surpayés pour financer ses films auprès des télévisions. Le seuil de rémunération qu’il propose est une idée aussi saine qu’assez improbable, tant qu’à faire élargissons-la à l’ensemble du milieu. Elle permettrait par exemple une réorientation massive des crédits au profit des lieux d’action culturelle, en particulier de l’éducation au cinéma, ou mieux avec le cinéma… Ce n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

Mais attention. La diatribe de Maraval est aussi de nature à alimenter l’argumentaire de ceux qui veulent une destruction de l’ensemble du système au nom d’une logique gestionnaire ultralibérale (cf. les actuelles pressions de Bruxelles) ou ultra-centralisatrice (cf. les pressions de Bercy relayées par certains élus). La belle année du cinéma artistique du cinéma français, celle de Holy Motors, d’Après Mai, des Adieux à la Reine, des Chants de Mandrin, de Sport de fillesAdieu Berthe, La Vierge, les Coptes et moiNana, Vous n’avez encore rien vu, Dans la maison, 38 Témoins, La Terre outragée, Les Lignes de Wellington, L’Age atomiqueBovinesAugustineLouise WimmerVoie rapideAlyah…  (chacun pourra bien sûr ajouter ou retrancher des titres, c’est le nombre et la diversité qui importent), cette efflorescence-là est aussi due à l’existence de ce système, en même temps qu’elle est menacée par ses dérives inflationnistes. C’est pourquoi il est essentiel de combattre les effets pervers sans détruire les principes fondateurs, plus nécessaires que jamais.




Les acteurs français sont trop payés!

29122012

LE MONDE | 28.12.2012 à 15h45 • Mis à jour le 28.12.2012 à 20h37

Par Vincent Maraval, distributeur et producteur, fondateur de la société de distribution de films Wild Bunch

Les acteurs français sont trop payés! 1808050_3_c2bb_gerard-depardieu-le-1er-octobre-2012-a-berlin_ad6f34bcb4c66efe062809766bd2b31a-300x150

 

L’année du cinéma français est un désastre. Pendant que Gérard Depardieu fait l’actualité et que les ministres rivalisent d’esprit pour en faire le scandale du moment et dénoncer son exil fiscal à 2 kilomètres de la frontière d’un pays dont il ne se sent  »plus faire partie », personne ne parle du cinéma français. Or tous les films français de 2012 dits importants se sont « plantés », perdant des millions d’euros : Les Seigneurs, Astérix, Pamela Rose, Le Marsupilami, Stars 80, Bowling, Populaire, La vérité si je mens 3, etc.

Pas un film, sauf peut-être Le Prénom, pour gommer ce que toute la profession sait pertinemment, mais tente de garder secret : le cinéma français repose sur une économie de plus en plus subventionnée. Même ses plus gros succès commerciaux perdent de l’argent.

EXCEPTION CULTURELLE

Constat unanime : les films sont trop chers. Après les films des studios américains, la France détient le record du monde du coût moyen de production : 5,4 millions d’euros, alors que le coût moyen d’un film indépendant américain tourne autour de 3 millions d’euros. Ce coût moyen ne baisse jamais, alors qu’il y a toujours plus de films produits, que le marché de la salle stagne, que la vidéo s’écroule et que les audiences du cinéma à la télévision sont en perpétuel déclin face à la télé-réalité et aux séries.

Mais alors, pourquoi s’émouvoir ainsi sur le cas Depardieu ? Pourquoi ce déchaînement médiatique et politique ? Sans doute parce qu’il y a là un vrai scandale d’ordre plus général. On le sait, l’époque aime les cas particuliers. Mais le scandale qui nous intéresse les dépasse largement. Il est d’ordre systémique. On peut s’étonner de voir nos ministres s’en laver les mains.

Pourquoi si peu de voix s’en saisissent-elles dans le milieu du cinéma ? Parce qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ? Que Delon, Hallyday et autres agissent de même depuis longtemps ? Dany Boon, par exemple, ce chantre de la France profonde qui vit à Los Angeles, obtient des sommes qui laissent un Gérard Depardieu sur le carreau, ratatiné. 3, 5 millions d’euros pour Le Plan parfait, dont les entrées ne seront pas suffisantes pour payer son salaire ! Un million pour quelques minutes dans Astérix, film qui fait exploser le ratio entrées/cachet/minute à l’écran…

MIRACLE DU SYSTÈME DE FINANCEMENT

Malgré ses récents échecs, grâce au miracle du système de financement du cinéma français, Dany Boon s’apprête aujourd’hui à attaquer son nouveau film,Hypercondriaque, pour lequel on parle d’une somme proche de 10 millions d’euros. Ce texte ne se transformera pas en lettre de dénonciation, je ne nommerai que ceux qui ont fait leur coming out fiscal. Mais ils sont nombreux, qui se disent à gauche, dénoncent les injustices, mais au fond n’en voient qu’une seule : leur niveau d’imposition.

Mais pourquoi, au fond, les acteurs seraient-ils pires que les sportifs ? Parce que leur carrière est potentiellement plus longue ? Non, le seul scandale, le voilà : les acteurs français sont riches de l’argent public et du système qui protège l’exception culturelle. A part une vingtaine d’acteurs aux Etats-Unis et un ou deux en Chine, le salaire de nos stars, et encore plus le salaire de nos moins stars, constitue la vraie exception culturelle aujourd’hui.

Pourquoi est-ce qu’un acteur français de renom, qu’il se nomme Vincent Cassel,Jean RenoMarion CotillardGad Elmaleh, Guillaume Canet, Audrey Tautou, Léa Seydoux, touche pour un film français – au marché limité à nos frontières – des cachets allant de 500 000 à 2 millions d’euros, alors que, dès qu’il tourne dans un film américain, dont le marché est mondial, il se contente de 50 000 à 200 000 euros ? Pourquoi, par exemple, Vincent Cassel tourne-t-il dans Black Swan (226 millions d’euros de recettes monde) pour 226 000 euros et dans Mesrine (22,6 millions d’euros de recettes monde) pour 1,5 million d’euros ? Dix fois moins de recettes, cinq fois plus de salaire, telle est l’économie du cinéma français.

Savez-vous que Benicio Del Toro, pour le Che, a touché moins que François-Xavier Demaison dans n’importe lequel des films dans lesquels il a joué ? Que Marilou Berry, dans Croisière, touche trois fois plus que Joaquin Phoenixdans le prochain James Gray ? Que Philippe Lioret touche deux fois plus queSteven Soderbergh et sept fois plus que James Gray ou Darren Aronofsky ? Pourquoi s’en priveraient-ils ?

Et pourquoi Depardieu est-il le salaud ? Lui qui fait Mammuth gratuitement pourpermettre au film d’exister et propose de faire la même chose pour DSK de Ferrara. Pourquoi Vincent Cassel, qui met son argent et son énergie au service de jeunes talents comme Kim Chapiron ou Romain Gavras, serait-il plus coupable que le système ?

DES ÉCHECS ÉCONOMIQUES

L’explication, jamais le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) ni la ministre ne l’ont fournie : la subvention directe dont jouit le cinéma français (chaînes publiques, avances sur recettes, aides régionales), mais surtout la subvention indirecte (l’obligation d’investissement des chaînes privées). Voilà pourquoi tous les échecs de 2012 mentionnés ci-dessus n’ont guère ému la profession, et que ceux-ci n’ont pas suscité d’articles de fond. Et pourtant, rendez-vous compte ! Sur le top 10 des films d’une économie qui en concerne 220, un seul est rentable !

Il est vrai, les scores de ces films ne sont pas honteux : 6 millions d’entrées pour le Marsupilami, 4 millions pour Astérix ou La Vérité si je mens, 3 millions pour Les Seigneurs, 2 millions pour Stars 80, 1 million pour Populaire… Ils sont même bons dans l’absolu, et il est probable que le niveau d’entrées 2012 ne va guère baisserpar rapport à 2011, la fameuse année d’Intouchables. Mais ce sont tous des échecs économiques parce qu’ils coûtent beaucoup trop cher.

Astérix, à 60 millions d’euros, a le même budget qu’un film de Tim Burton. Voilà qui laisse rêveur… Stars 80 plus cher que The Hangover ou Ted. Ça laisse pantois… Et tout autant Populaire, plus cher que Black Swan ou Le Discours d’un roi ! La responsabilité de cette situation n’est pas à chercher, hélas ! dans une supposée incompétence de nos producteurs, mais dans ce que les Américains appellent le« above the line «  (« la surévaluation »), les cachets qui font de nos talents, inconnus au-delà de nos frontières, les mieux payés du monde.

Mais à quoi servent de tels cachets si les résultats ne se matérialisent pas en recettes économiques ? En réalité, ils permettent d’obtenir le financement des télévisions. Black Swan se finance sur le marché. Il n’y a dans son financement aucune obligation, aucune subvention, l’acteur est donc payé pour ce qu’il vaut, 226 000 euros. Mesrine, en revanche, a besoin de ce financement pour exister, ce qui explique que l’acteur se retrouve avec un pouvoir de vie ou de mort sur le projet, et ce en fonction de sa valeur télé. Il réclame donc sa part du gâteau. Lui sera payé entre 1 et 1,5 million d’euros. Qui peut l’en blâmer ? Cela devrait vouloirdire qu’il touche là le fruit de sa notoriété sur le marché télévisuel. Sauf que le cinéma enregistre des contre-performances à la télévision. Sans les obligations légales issues de notre système public de financement, il y a bien longtemps que « Les Experts » et la « Star Ac » auraient réduit à néant les cases « Cinéma » des chaînes de télévision.

JETÉ À LA VINDICTE PUBLIQUE

Est-ce à l’individu qu’il revient de « réguler » le système sous peine d’être jeté à la vindicte publique comme Gérard Depardieu ou est-ce au CNC et à son ministère de tutelle de le faire ? A l’heure où François Hollande veut que les patrons des grandes entreprises publiques limitent leurs salaires, laissera-t-on les « hauts salaires » du cinéma gagner plus qu’ils ne valent, et ce grâce à de l’argent public, à un système unique, exceptionnel de financement ? Est-il normal qu’un Daniel Auteuil, dont les quatre derniers films représentent des échecs financiers de taille, continue à toucher des cachets de 1,5 million d’euros sur des films coproduits par France Télévisions ?

Le fameux système d’aide du cinéma français ne profite qu’à une minorité de parvenus. Mais jamais cela ne provoquera un scandale aussi retentissant que l’exil fiscal de Gérard Depardieu. Les miettes que laisse ce système réduisent en effet au silence ceux dont le rôle serait de pousser l’analyse.

Une idée simple : limitons à 400 000 euros par acteur – et peut-être un peu plus pour un réalisateur -, assorti d’un intéressement obligatoire sur le succès du film, le montant des cachets qui qualifient un film dans les obligations légales d’investissement des chaînes de télévision. Qu’on laisse à Dany Boon un cachet de 10 millions d’euros, si telle est véritablement sa valeur marchande. Mais alors que ce soit en dehors de ces obligations. Et redonnons ainsi à notre système unique et envié sa vertu en éliminant ses vices.

Vincent Maraval, distributeur et producteur, fondateur de la société de distribution de films Wild Bunch

 







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